Texte original de la lettre de Jacques Derrida Ralph J. Cicerone, alors Chancelier de UCI.

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Professor  Ralph J. Cicerone
Chancellor
The Chancellor’s Office
510 Administration Building
Irvine, CA 92697-1900
USA
Fax number (949) 824-2087
                                                            Ris-Orangis,  le 25 juillet 2004

 

 

     Monsieur le Chancelier,

     Permettez-moi de m’adresser directement à vous pour vous confier à la fois mon immense surprise, mon  inquiétude et mon indignation devant les allégations dont est victime mon ami et collègue Dragan KUJUNDZIC, et,  plus encore, devant les procédures menaçantes que l’administration semble envisager à son encontre.
 
    Si je me sens autorisé à vous adresser cette lettre et ce témoignage, si je m’en fais même un devoir, c’est en raison de mon attachement à notre université, à son image et à son honneur. Comme vous le savez sans doute, mes liens avec UCI et mon amitié indéfectible avec tant de collègues et d’étudiants datent de plusieurs décennies. Avant d’être nommé Professeur dans les Humanities et dans la Faculté de philosophie,  il y a dix-sept ans (1987), mes liens avec UCI remontent à la fin des années soixante-dix. J’y avais déjà donné nombre de conférences et effectué des séjours assez longs, notamment, en 1984, pour y donner les Wellek Lectures.  C’est cette confiante amitié qui m’a fait répondre sans hésitation à la demande de la Special Collection de la Library. Depuis des années, vous le savez sans doute, j’ai fait don de toutes mes archives (je dis bien “don” car je sais qu’en général de telles archives se vendent et parfois très cher). Depuis des années, dans un bel esprit de coopération,  les responsables de la bibliothèque reçoivent, classent et mettent  des archives de toutes sortes (dont une quarantaine d’années de séminaires) à la disposition des chercheurs. Si ce processus en cours  et le contenu de ces archives vous intéressaient, le Bibliothécaire et la directrice des Special Collections, Jackie Dooley,  pourraient vous donner toutes les précisions nécessaires à ce sujet. J’insiste sur l’ancienneté et la profondeur des ces liens pour vous convaincre que tout ce qui concerne le destin, la réputation et la valeur de notre université me touche, me concerne et m’engage profondément.
 
  Je reviens maintenant aux allégations et aux accusations qui accablent injustement Dragan Kujundzic. Je commencerai par préciser sans équivoque que j’approuve pleinement, dans leurs principes, toutes les règles destinées à empêcher, voire à réprimer les comportements définis par les Etats-Unis comme “sexual harassment”. Dans leur principe, ces lois me paraissent justes et utiles. Mais chacun le sait, dans la pratique, elles peuvent donner lieu à des instrumentalisations abusives, capricieuses, voire perverses et vicieuses —fréquemment dévastatrices pour la personne, la réputation et la carrière de ceux ou de celles qui sont injustement victimes de manoeuvres souvent diaboliques et parfois d’erreurs judiciaires.
 
   Bien que je ne sois pas habilité à porter ici un jugement sur un dossier confidentiel, et bien que je veuille faire confiance au Senate Committee et à vous-même, Monsieur le Chancelier, comme au sens de la justice qui vous anime, je crois de mon devoir de témoigner ici, en tant que ce qu’on appelle en France et je crois aussi aux Etats-Unis, “amicus curiae”. Mon témoignage sera de deux ordres, celui de la probabilité et celui de la certitude.
    
     Je peux d’abord, au titre de la probabilité,  témoigner à partir de ce que m’ont confié de nombreux collègues en qui j’ai confiance (dont Dragan, évidemment). Il semble bien que les allégations de la plaignante soient abusives et de mauvaise foi (pour ne pas dire encore perverses). Alors qu’il n’y a eu aucune contrainte ou violence exercée à son  encontre, ni d’atteinte (si improbable au demeurant!) à l’“innocence” présumée d’une femme de 27 ou 28 ans, où trouve-t-elle la ressource, comment peut-elle prétendre avoir le droit d’entamer une procédure aussi grave et de mettre en marche une bureaucratie juridico-académique aussi lourde contre un professeur respectable et respecté de tous? J’entends aussi dire que toutes les procédures légales n’ont pas été respectées dans le déroulement de l’enquête, notamment dans la façon dont l’administration à informé (en vérité a manqué d’informer) nos collègues de nouvelles dispositions de la loi. Surtout j’entends dire que, sans même envisager toutes sortes  d’étapes intermédiaires,  toute une gamme prévue de sanctions ou d’avertissements,  une recommandation avait d’ores et déjà laissé prévoir la pire sanction, celle de la dernière extrémité, l’exclusion de notre collègue de UCI. Pourquoi aller déjà, avec une telle précipitation, si vite et si loin?

     Mais c’est surtout au titre de la certitude et de  ce qu’on appelle,  en français, l’intime conviction que je  proteste avec toute l’énergie dont je suis capable  contre ce sinistre scénario. Je connais Dragan mieux et depuis plus longtemps que quiconque à Irvine. Depuis plus de vingt ans, alors qu’il était étudiant-chercheur puis jeune professeur, nous avons été associés dans le travail et la recherche, dans je ne sais combien de colloques et combien de pays (son CV pourrait vous le confirmer). Depuis plus de vingt ans, je suis et admire son travail, son intelligence, sa rigueur et son intégrité, son sens aigu des responsabilités  éthiques, intellectuelles et académiques. (En particulier, je le sais absolument incapable d’user ou d’abuser de son pouvoir envers les étudiants, abus impliqué, en toute rigueur, par le concept de sexual harassment).

    Dragan occupe dans les champs disciplinaires des Etats-Unis une place majeure et irremplaçable en raison de ses multiples compétences (langues slaves, théorie littéraire, philosophie politique, traductologie, un accès unique, dans leur langue originale, aux littératures russe, serbe, française, anglaise et américaine). Depuis qu’il est à Irvine il s’est dépensé (plus que tout autre collègue à ma connaissance depuis 20 ans !)  pour organiser de façon impressionnante de grands colloques internationaux, sur la Serbie et les enjeux ou implications de la “guerre” dans les Balkans, sur les racismes, sur l’oeuvre de Hillis Miller—enfin sur moi-même et sur mon travail, à l’automne prochain (On m’a même dit que si une sanction était prise contre lui, il n’aurait pas le droit d’assister ou de participer à ce dernier colloque qu’il a organisé lui-même. Je ne veux pas croire à une telle ignominie ou à une telle extravagance).  Dragan a aussi organisé une extraordinaire exposition à la Bibliothèque sur mes archives autour du thème de la traduction.  Il a co-organisé et dirigé pendant un temps le nouveau Centre International pour l’Ecriture et la Traduction.  Je l’ai vu au travail dans ce dernier cas, puisque je fais partie du comité de ce Centre. Sans son travail et son inspiration, sans toutes ses initiatives, je n’imagine pas ce que ce Centre aurait pu être.  Et je ne cite ici que les projets accomplis dont j’ai connaissance. Tous les collègues que je connais à Irvine partagent mon admiration et ma reconnaissance pour toutes les richesses qu’il a apportées à notre université. On ne peut imaginer ou mesurer, tant ils seraient graves, les dommages qu’une sanction, la plus légère soit-elle, ferait subir à notre université, à ses activités les plus intéressantes et les plus fécondes, comme à son honneur et à l’image qu’elle donnerait d’elle à l’extérieur. Je pense aussi aux dommages  qui s’ensuivraient pour la réputation personnelle et la carrière professionnelle de Dragan.  D’ores et déjà, les effets de cet horrible piège sur sa santé sont spectaculaires (amaigrissement impressionnant, dépression nerveuse,etc.), sans parler du coût financier de sa défense, de lourds frais d’avocat,etc.  Les choses sont si graves que, permettez-moi de vous le confier, j’ai conseillé à mon ami non seulement de défendre lui-même sa juste cause, avec l’aide d’un avocat et de ses collègues mais d’entamer aussi le plus vite possible une procédure  judiciaire contre les personnes et l’institution qui ont ainsi entrepris, de façon aussi injuste, légère, gratuite et précipitée, de ternir si gravement sa réputation personnelle et professionnelle.  J’ose penser et espérer que là,  il aurait gain de cause et que le jugement serait, à juste titre, sévère et lourd pour les coupables.

  Je dois maintenant, Monsieur le Chancelier, vous dire un mot qui concerne, dans ce contexte, l’avenir des mes  propres relations avec une université au service de laquelle je travaille depuis si longtemps, avec plaisir, respect et reconnaissance, et avec toute l’amitié et tout le dévouement dont je suis capable pour nombre de mes collègues et étudiants.  Ce que je m’apprête à vous dire, je vous l’assure sous la foi du serment,  ne constitue en rien, dans mon esprit, une pression exercée sur quiconque. Mais il est de mon devoir de vous dire la vérité à ce sujet, de vous la dire sans retard, et en toute rigueur. Cette vérité, la voici: si la procédure scandaleuse engagée contre Dragan Kujundzic n’était pas interrompue ou annulée, pour toutes les raisons que je viens de rappeler, si une sanction, quelle qu’elle soit, venait entacher et son honneur et l’honneur de l’université, j’aurais la tristesse de devoir mettre fin,  immédiatement, à tous mes rapports  avec UCI.  Dans la sombre et tragique hypothèse de tels errements (que je voudrais encore exclure), je n’assisterais et ne participerais pas en octobre, c’est trop évident, au Colloque largement international qui m’est consacré et qui fut organisé précisément par Dragan. 

 Autre conséquence: bien entendu,  comme je ne retire jamais ce que j’ai donné, mes archives resteront la propriété de UCI et de la Special Collection de la Library. Mais il va de soi que l’esprit dans lequel j’ai contribué à la constitution de ces archives (toujours en cours et en augmentation chaque année) se trouverait gravement affecté.  Sans renier mes engagements, je regretterais de les avoir pris et en réduirais la mise en oeuvre au minimum du minimum. Je ne pourrais plus promettre le travail, le dévouement et la bonne volonté dont je crois avoir toujours fait preuve, de grand coeur et avec joie, dans la mise en oeuvre de ces archives destinées aux chercheurs qui, à Irvine ou venus d’ailleurs, y travaillent déjà et pourraient y travailler de plus en plus à l’avenir—mais toujours, comme le contrat de donation le stipule, avec mon autorisation après examen de leur dossier.  Cette autorisation deviendrait de plus en plus sélective et rare.
  
  Pardonnez-moi cette longue lettre.  Elle m’est dictée par le respect que je vous dois et par la confiance que je garde dans l’esprit de justice qui vous anime et dans le souci des intérêts majeurs de l’université à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir et dont vous avez la charge. Je suis loin d’être le seul à espérer que cet esprit et ce souci inspireront votre décision finale.

   Veuillez accepter, Monsieur le Chancelier, l’expression de mes sentiments déférents et dévoués,

Jacques Derrida

 

cc: Karen Lawrence, Dean of  Humanities

 

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